J'ai envie de l'ami de mon frère, à qui j'ai dit « jamais » devant tous.
Je vais te le dire tout de suite, comme ça c’est fait : j’ai envie de César depuis mes seize ans.
Voilà. Je suis une femme de vingt-cinq ans, doctorante en histoire, et je rentre à Pigna, en Balagne, pour la semaine du mariage de mon frère. César, c’est l’ami d’enfance de mon frère. Le plus proche, depuis l’école. J’attends que ce mariage finisse, et qu’il me plaque contre le mur de la chapelle. Personne ne le sait. Devant tout le monde, depuis toujours, je fais semblant de le détester.
Il faut que tu saches un truc. Il y a cinq ans, à la fête du village, César m’a demandé de danser. Et moi, devant tout le monde, j’ai répondu : « Jamais avec toi. » J’étais sûre que c’était un pari des garçons. J’avais peur d’avoir l’air bête, alors j’ai eu l’air méchante, c’est plus facile. Depuis, on ne se parle qu’en piques. Lui me demande si j’ai fini de compter la poussière, moi je lui demande si Marseille l’a enfin trouvé intéressant. Et ça fait rire tout le monde.
J’aime être seule, tu vois. Mes livres, ma chambre d’étudiante à Corte, mes cartons d’archives. J’en ai un peu honte. Ici, on dit que je finirai vieille fille. Je le sais, que ma vie est sage. Je la range bien, au moins.
César vit à Marseille. Il ne devait arriver que le samedi.
Le lundi, il est là. Sans prévenir. Mon frère l’a appelé à l’aide pour la chapelle, et il a sauté dans le premier bateau.
Le soir, je m’assois sur le muret de la place. Le réverbère m’éclaire les genoux et me laisse la figure dans le noir, c’est bien, c’est exactement ce qu’il me faut. La pierre a gardé tout le soleil de la journée, je le sens sous mes cuisses, et je balance mes jambes nues comme une gamine. César est en face, avec mon frère. Il regarde de mon côté. Longtemps. Puis sa mâchoire se serre.
Derrière moi, ma cousine rit avec ses amies.
C’est elle qu’il regarde, bien sûr. Elle rit si fort.
Je rentre sans un mot.
Le mardi, on décore la chapelle. Je suis en haut de l’échelle avec les guirlandes, et César la tient. Quand je descends, je prends mon temps. Beaucoup trop. À chaque barreau, mes fesses cherchent où il est, le trouvent, s’y posent un temps de trop, et repartent. L’échelle ne bouge pas d’un millimètre. Ses mains sont à ma taille, larges, pour me retenir, soi-disant. Je voudrais que ça n’en finisse plus, qu’il me descende comme ça jusqu’à ce que je ne sache plus où s’arrêtent ses doigts et où je commence. Là-haut, la guirlande pend de travers. Tout le monde s’en fiche. Le saint de plâtre, sur le mur, regarde ailleurs, très poliment.
Mon frère entre avec des chaises. Je saute par terre.
Le jeudi, c’est la veillée, dehors. La nuit est fraîche. César pose sa veste de lin sur mes épaules, et ses mains restent là. Je sens son torse contre mon dos. Je serre les dents pour qu’elles ne claquent pas, alors que je n’ai plus froid du tout, mais alors plus du tout, et puis je mords le bord du col, parce qu’il faut bien mordre quelque chose. Je n’aurais qu’à reculer d’un centimètre. Un seul. Qu’il me serre si fort que la veste tombe et que personne ne la ramasse.
Ma cousine me regarde.
Et j’entends déjà le village : la petite qui lit tout le temps, elle se jette au cou du premier venu. J’ai les coudes collés aux côtes, comme pour retenir quelque chose dedans. Je garde la veste. Je m’écarte.
Le vendredi, ma grand-mère, qui voit mal mais pas tout, prend César pour mon fiancé. Elle me dit, devant lui : « Ton fiancé, il te regarde comme ton grand-père me regardait, à la messe. » Tout le monde rit. César, non. Il baisse son nez busqué vers son verre. Sous la table, le vieux chien a posé sa tête sur le pied de César, et César ne bouge plus.
Le samedi, mon frère se marie. Au repas, César pose dans mon assiette, sans un mot, le coin brûlé du fiadone. Celui que tout le monde laisse. Celui que je volais déjà, petite, aux baptêmes, quand il était là. Je le mange miette par miette, les yeux baissés, en faisant comme si je ne savais pas d’où il venait. Moi. Moi qui passe mes journées à retrouver d’où vient le moindre bout de papier.
Au bal, je vais vers lui. Pour la première fois de ma vie, c’est moi qui y vais.
César dit : « Je danse plus avec toi. Tu m’as dit jamais, il y a cinq ans. »
Il croit que je me moque encore. Il va danser avec ma grand-mère. Elle rit comme une jeune fille.
Le dimanche matin, César repart. Bateau de midi. Je plie sa veste de lin sur une chaise de la cuisine, pour que mon frère la lui rende. Je la plie, je la déplie, je la replie au carré, je lisse des plis qui n’existent pas. Je la range comme on range une pièce dans une boîte, avec une étiquette, pour toujours. Et je remonte dans ma chambre, avec mes livres.
À onze heures, je me dis : ma vie est trop sage. Je veux un frisson. Une fois. Juste une.
Je reprends la veste. Je traverse le village, je ne cours pas, enfin presque pas. Chez les parents de César, à côté de la chapelle, il charge sa voiture. Je lui tends sa veste. Il la prend.
Et je ne m’en vais pas.
Je ne dis rien. Rien du tout. Je reste là, avec mes bras ballants et mon cœur qui fait n’importe quoi.
C’est César qui parle le premier :
« Tu restes ? »
Je fais oui de la tête.
Il dit : « Le creux de ton genou, quand tu t’assois sur le muret et que tu balances les jambes. Je ne regarde que ça depuis lundi. »
Alors je l’embrasse.
Et César me plaque contre le mur de la chapelle. Il est chaud, ce mur, il a pris tout le soleil du matin, je le sens à travers ma robe. César m’embrasse comme s’il avait faim depuis cinq ans, et je n’ai plus honte de rien, je me cambre contre lui, tout entière. Sa mâchoire tremble contre ma tempe. Mes côtes se soulèvent sous ses mains, et ses paumes les comptent, une à une, lentement, comme s’il ne voulait pas se tromper. Moi je ne compte plus rien.
À midi, la cloche sonne juste au-dessus de nous.
Le bateau part sans lui.
Des années plus tard, au fond de notre jardin, il y a une cabane de pierre. C’est César qui l’a construite, pour moi. Une table, une chaise, des livres. J’y suis seule, l’après-midi.
Et César frappe avant d’entrer.