Je ne pense qu'à embrasser mon ami d'enfance, mais tout le port surveille la veuve.

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Écoute. Je suis une femme de trente et un ans, je tiens une biscuiterie au Guilvinec, et ce samedi de septembre, à l’ouverture, Loïc est devant mon comptoir. Loïc, c’est le marin-pêcheur du troisième bateau en partant de la criée, et c’est surtout mon copain de toujours, depuis l’école, depuis les billes et les genoux écorchés. Il pose son téléphone sur le comptoir pour avoir les mains libres, griffonne sur un bout de papier, me le tend et ressort sans rien dire. Sur le papier : « J’attends que tu me laisses t’embrasser. Je te veux, toi. » Et moi, je dis non. Pas à voix haute, il est déjà dehors. Je dis non en dedans. Parce que je suis veuve depuis trois ans, et que tout le port me regarde avec la tête penchée. Parce que Loïc vient chaque dimanche réparer ce qui casse ici, le store, la chasse d’eau, la porte du four. Pourquoi lui, ce serait autre chose ? De la pitié, avec une caisse à outils.

Je plie le papier. En deux, en quatre, en huit. Comme si, tout petit, il disait moins. Au-dessus de la porte, la clochette se balance encore. Sur le plan de travail, ma plaque de beurre ramollit sur la pâte, elle ne m’attend pas, elle.

Et il faut que je te dise un truc. Ce matin, en relevant le rideau, je l’ai vu torse nu sur le pont, à laver au jet. Les épaules. L’eau qui rebondissait dessus. Une seconde. Sauf que la seconde est restée collée là, derrière mes yeux, et qu’elle ne veut plus partir.

C’est en voulant appeler le fournisseur de farine que je comprends. Le téléphone sur le comptoir, c’est le sien. Il est reparti avec le mien. Les deux sont pareils, noirs, rayés pareil. Bravo.

En fin de matinée, il revient. Il me tend mon téléphone, je lui rends le sien, et je parle, je parle, parce que le silence avec lui, aujourd’hui, je ne sais pas le tenir. Je parle de la fête de la mer. De juillet. De moi, la veuve, debout sur une table, qui chantais trop fort, et de tout le port qui sortait ses téléphones. Je me moque de moi avant qu’il le fasse, c’est plus propre. Pendant que je raconte, mes talons quittent le carrelage, je me hisse sur la pointe des pieds, pile à la hauteur de la table. Et ses épaules tremblent. Il retient un rire, évidemment. Mais il ne regarde pas mes yeux. Il regarde ma bouche.

En partant, il reprend un téléphone sur le comptoir. Le mien. Il le fait exprès, je le vois très bien. Et je le laisse faire. Ne me demande pas pourquoi. Enfin si, tu sais pourquoi. Pour qu’il revienne.

L’après-midi, je l’aperçois devant la vitrine, une craie à la main. Il écrit sur mon ardoise : « Kouign-amann faits par la patronne, seule, depuis trois ans. » Parce que tout le port les mange en disant « comme du temps de son mari », et que moi je hoche la tête, et que je ne lève plus beaucoup la tête, d’ailleurs. À travers la vitre, il me regarde longtemps. Mon menton, que je baisse au-dessus de la pâte. Sur le comptoir, la farine garde la marque de ma main ouverte. Dehors, un goéland posé sur le store s’arrête de crier et tourne la tête vers nous. Même lui.

Loïc ne demande rien. Il repart vers le quai.

Je sors sur le pas de la porte et je lui crie : « Tu fais de la réclame pour la veuve ? »

Puis j’efface l’ardoise avec ma manche. Je frotte encore longtemps après que les lettres ont disparu, comme on efface une preuve. J’ai la manche toute blanche de craie quand mes joues se mettent à chauffer. Et pas que mes joues, je te jure. Là, en plein jour, en tablier, devant ma vitrine. J’ai honte. J’ai envie. Les deux, en même temps, c’est épuisant.

Plus tard, son téléphone sonne au fond de mon tablier. Et la sonnerie, c’est moi. Ma voix. Qui chante, trop fort, à la fête de la mer. Ma propre voix qui vibre contre ma cuisse, et c’est presque indécent, l’effet que ça me fait. Je range ça avec les épaules qui tremblaient : il se fout de moi. Voilà. Fin de l’histoire.

Quand le soleil baisse, il revient. Il reste devant la porte, il ne rentre pas.

« Ce soir, je serai sur le bateau, au bout de la cale, jusqu’à la nuit. Si tu ne viens pas, je ne t’en parle plus jamais. »

Je lui réponds : « Invite la jeune pharmacienne. Elle te regarde à chaque marée. Elle, elle te dira oui. »

Il ne me redemande pas son téléphone. Il me le laisse, sans un mot, et il repart.

À la fermeture, je suis seule dans la boutique éteinte. Par la vitre, je vois le bateau au bout de la cale, avec sa lumière. Je pose ma main à plat sur la vitre froide, et ça fait une buée en forme de main, tournée vers lui. Je n’irai pas. Je me le dis en tablier noué, les clés déjà dans l’autre main.

Je sors son téléphone de mon tablier pour le ranger. Il est resté ouvert sur ses enregistrements. Il n’y en a qu’un. « Fête de la mer, 14 juillet. » Celui de la sonnerie.

Juillet.

Pas les jours où je pleurais dans la farine. Pas l’enterrement, pas les condoléances, pas les dimanches avec le tournevis. Le soir où j’ai chanté. Le soir où j’avais la tête levée.

Mon corps est déjà au bout de la cale, tu comprends. Il n’y a que ma fierté qui reste plantée derrière la caisse, toute seule dans le noir, à faire la veuve. Eh bien qu’elle reste.

Je sors. Je descends le quai, devant la terrasse du café, devant tout le port qui tourne la tête, en tablier, la manche encore blanche. Je sais ce qu’ils diront demain, la veuve qui court après un homme. J’ai dans la tête ses épaules sous le jet, ce matin, et ça couvre tout.

Arrivée au bateau, je lève la tête. Et je chante. La première ligne de la chanson de juillet, devant tout le monde, pas plus fort qu’il ne faut, mais pas moins non plus. Au fond de ma poche, mes doigts ont trouvé son téléphone. Ils le serrent.

Loïc me répond du pont, sans baisser la voix, pour que la terrasse entende :

« Ton menton, quand tu lèves la tête pour chanter. Je ne regarde que ça depuis juillet. »

Je saute sur le pont et je l’embrasse. Ses épaules se lèvent sous mes mains et ne redescendent plus. Elles sont chaudes, elles sentent le gasoil et le savon, et j’y plante un peu les dents, oui, je l’ai fait. Je pose mon pouce sur sa lèvre. Il tremble, mon pouce, et il ne veut plus partir. Il y a du sel blanc dans sa barbe, et des taches de rousseur sur son nez, que je n’avais jamais regardées d’aussi près, en vingt-cinq ans.

Il sort de sa poche mon téléphone à moi et me le tend.

Je dis : « Je garde le tien. Pour la sonnerie. »

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