S'il savait comme je veux ses mains… mais mon collègue pose son thermos entre nous.
Je vais te dire un truc, et tu le gardes pour toi. Je suis une femme de trente-trois ans, régisseuse dans une compagnie de théâtre de Nantes, je suis divorcée, et depuis deux ans, chaque nuit de tournée, je pose mon sac au milieu de la banquette du camion des décors. Entre Étienne et moi. Étienne, c’est le machiniste, trente-huit ans. C’est lui qui conduit, la nuit, d’une ville à l’autre, et moi je suis assise à côté. Le sac, c’est pour que ma cuisse ne glisse pas contre la sienne dans les virages. Et pour qu’il ne voie rien. Parce que ce que je veux, ce sont ses mains. Ses mains sur le volant, dans le noir. Deux ans que je les regarde en faisant semblant de lire la feuille de route, deux ans que je ne pense plus à rien d’autre. Et depuis un an, chaque nuit, Étienne pose son thermos de café contre mon sac. Bien droit, bien au milieu. J’ai compris le message : il marque la frontière.
Mon divorce, ça fait trois ans. C’est moi qui suis partie. Mon mari n’est jamais venu voir un seul spectacle, pas un, alors tu vois. À vingt ans, je voulais être comédienne. Je n’ai pas osé. À trente-trois, c’est trop tard, et j’en ai honte comme d’une tache. Alors tous les soirs, dans la coulisse, je les joue toutes, les comédiennes. Sans un son. Avec la bouche, avec les mains. Et tous les soirs, au deuxième acte, le vieux comédien de la troupe se prend les pieds dans le banc du décor, et moi je ris toute seule dans le noir, la main sur la bouche.
Je me tais parce que j’ai peur de casser ce qu’on a. Le camion, la nuit, le binôme. À la fête de fin de saison, l’an dernier, j’ai dansé toute la nuit avec l’éclairagiste pour ne pas danser avec Étienne. Et le mois dernier, à la fête de Quimper, je l’ai vu partir à deux heures du matin avec la jeune comédienne.
Ce soir, c’est la dernière, à Brest. On charge. Je grimpe dans le camion par la rampe, Étienne la tient juste derrière moi, et je sens son regard sur mes hanches, sur mes fesses trop larges dans mon vieux jean, une seconde, puis plus rien. Il vérifie le chargement, forcément.
On porte le banc à deux. Le vieux comédien nous regarde faire, les mains dans les poches, et il rigole :
« Moi, avec ma femme, chambre à part depuis quarante ans. Et jamais quittés. Vous deux, c’est l’inverse : collés toute la nuit dans votre camion, et jamais ensemble. Faut de l’air entre deux personnes, mes enfants, pas un mur. »
Je hausse les épaules. Étienne ferme les portes.
Dans la cabine, je pose mon sac au milieu. Étienne pose son thermos contre. Je pousse mon sac un peu plus. Il pousse son thermos un peu plus. Je sens mes pommettes qui montent et qui chauffent à chaque centimètre, comme si je souriais à une partie que je ne joue pas. Je me penche, mes cheveux passent près de son visage, et ses narines s’ouvrent. Le gasoil, je me dis. Ou moi, qui sens la fin de soirée. Le sac et le thermos s’appuient l’un sur l’autre comme deux corps fatigués, et la petite lumière du tableau de bord n’éclaire qu’eux. Mes épaules restent penchées vers le milieu. Elles ne reviennent pas.
« Merci d’avoir conduit toute la saison. »
Lui :
« T’inquiète. Je sais bien que je suis que le chauffeur. »
J’entends un reproche.
À l’aire de Lorient, je bois un café de machine, debout contre le camion. Étienne fait tourner un gobelet d’eau entre ses doigts sans en boire une goutte. Son index tordu, cassé autrefois sous un décor, tapote le carton. La machine ronronne. Un papillon de nuit se cogne au néon.
« Faut que je te dise un truc, pour Quimper… »
Je le coupe :
« T’as pas à te justifier. Elle est mignonne. »
Mes genoux sont déjà tournés vers le marchepied avant la fin de ma phrase. Je le coupe parce que si j’entends qu’il a baisé la petite, je vais pleurer devant une machine à café, et j’ai trop de fierté pour mourir à Lorient. Ses doigts abîmés, je les veux partout. Partout sauf sur ce gobelet qu’il caresse à ma place. Je remonte la première.
Sur la route, mon téléphone vibre. Le groupe de la troupe. La jeune comédienne remercie tout le monde, un par un : « Et merci à Étienne de m’avoir conduite à la gare de Quimper à deux heures du mat, sans lui je ratais mon train. »
Il était libre. Tout ce temps, libre, à côté de moi, toutes les nuits. Et il n’a jamais rien tenté. S’il avait voulu, il aurait pu cent fois. Voilà la preuve que je ne lui plais pas. Alors, pour garder au moins le camion, je dis à voix haute :
« Toi et moi, c’est bien comme ça. Binômes. On touche à rien. »
J’avale deux fois, pour faire redescendre ce qui voulait monter.
Étienne dit : « D’accord. »
Et moi je prie pour un virage. Un vrai. Que le sac tombe tout seul, que ma cuisse atterrisse contre la sienne, et que j’aie l’air d’une victime de la physique, pas d’une femme qui crève d’envie.
Près de Vannes, une sangle claque à l’arrière. Étienne se gare sur le bas-côté, prend sa lampe, disparaît. Un bruit de bois qui tombe. Je crie son nom. Rien. Une minute. Mes bras s’ouvrent devant moi, dans le noir, avant que mes jambes partent, tendus vers une forme qu’ils ne voient pas. Je cours. Dans le rond de la lampe, je vois sa tête : il est assis par terre entre deux décors, une bosse au front, et il rit, sonné. Ce n’est rien.
On remonte. Ses mains sur le volant, écorchées par le décor, qui tremblent un peu. Je ne vois plus que ça, ses mains. Au même moment, moi le sac, lui le thermos, et on les jette à nos pieds. Le thermos roule sous la pédale, le sac s’affaisse dessus. Par terre, ils se touchent, et plus personne ne les pousse.
Et Étienne parle. Trop vite, trop. L’éclairagiste, toute la nuit, l’an dernier, alors il a cru que je ne le voyais pas comme ça. Le thermos, il ne boit pas de café, il le remplit pour avoir quelque chose à poser entre nous, et il le vide sur le parking à chaque arrivée, et d’un coup il s’arrête net. Parce que je le regarde.
« Je dansais avec lui pour pas danser avec toi. »
Il me dit :
« Tu crois que t’as raté ton tour ? T’as jamais arrêté de jouer. Tous les soirs, dans la coulisse, tu les joues toutes. C’est la coulisse que je regarde. »
Je l’embrasse.
Son nez dans mon cou, ses narines grandes ouvertes. Il me respire longtemps, sans se cacher, cette fois. Sa main froide passe sous mon pull, son index tordu sur ma peau, et mon nombril se creuse, la peau autour se serre. Écoute-moi bien : mon corps n’avait jamais fait ça.
À l’aube, au dépôt de Nantes, on décharge. Étienne, les joues mal rasées, porte le banc, et il trébuche dessus exprès, en me regardant, exactement comme le vieux comédien au deuxième acte. Je ris, la main sur la bouche.
Je remonte dans la cabine pour reprendre mon sac. Il me pousse des deux mains, par les fesses, dans mon vieux jean de régie, ces fesses que je trouve trop larges. Et ses mains y restent.
Depuis, sur la banquette, il n’y a plus rien entre nous.