Encore un regard de cet inconnu sur mes mains… et mon alliance au doigt.

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Écoute. Je suis une femme de cinquante-huit ans, ingénieure en intelligence artificielle, mariée, et je suis bloquée au col de Peyresourde, dans les Pyrénées, un mardi de janvier, à la tombée du jour, dans la voiture d’un inconnu, jusqu’au chasse-neige de six heures du matin. Ignace. Un covoiturage. Il devait me ramener à Toulouse. Un gendarme a tapé à la vitre : col fermé, et le seul abri, c’est le gîte d’en bas, à trois kilomètres. Pour y descendre, il faut monter les chaînes.

Jusqu’à six heures, donc, le hasard nous tient.

Je rentre de l’enterrement de mon père, au village. Ignace descend vendre ses fromages au marché. Il élève des brebis dans la vallée, il a la soixantaine, il n’aime pas la ville, et il parle à sa voiture comme à une bête : « Allez, ma belle. Tout doux. »

Il ouvre le coffre. « Restez au chaud, vous. »

Je sors.

Il me regarde enfiler mes gants. Il ne dit rien. Il me tend la deuxième chaîne et il me laisse mon côté.

Mon père était guide de montagne. À douze ans, il m’a appris les chaînes, et la neige au volant. Moi, je suis partie à vingt ans faire l’ingénieur, et maintenant j’apprends à des machines à parler, dans un bureau. Mais mes mains, elles, n’ont rien oublié.

Je suis à genoux. La neige fond sous moi en deux ronds sombres, et les phares n’éclairent que mes mains. Je tire un cran de trop, puis je vérifie avec le pouce, deux fois, comme quand j’avais douze ans et que mon père me faisait passer l’examen. Ensuite on se retrouve ensemble pour serrer, et Ignace ne serre plus rien. Il regarde mes mains, longtemps. Il vérifie peut-être que je serre bien.

Et tu sais quoi ? J’ai les genoux mouillés jusqu’à l’os, les doigts gelés dans les gants, et c’est là que mon ventre se réveille. Pas parce qu’on me trouve jolie. Parce qu’un homme regarde mes mains faire quelque chose de bien. Personne ne m’a regardée comme ça depuis des années.

Ma joue brûle. Une seule. Celle de son côté.

On se relève. Il a le nez cassé de travers et les dents du bonheur, et il rit : j’ai de la neige jusque dans le col du manteau.

Dans la voiture, les chaînes cognent sous nous en cadence, comme quelqu’un qui bat la mesure d’une chanson que personne n’a mise. Et voilà que je ris à mon tour. De rien. De fatigue. Le cou d’Ignace se raidit, une veine bat sous son oreille. Je me dis : il me trouve indécente, à rire un jour d’enterrement. Je me tais. Sur le tableau de bord, il y a sa carte routière, pliée.

Au gîte, la patronne me dévisage. « T’es la fille du guide, toi. » Elle l’a connu. Elle nous donne deux chambres et nous sert la soupe près du poêle. Elle a vu les chaînes, et elle rigole :

« Mon homme, il m’a appris les chaînes. L’amour, jamais. Ça, je l’ai attrapé toute seule, comme un rhume, à force de dormir à côté de lui. Quarante ans de nez qui coule ! »

Et elle retourne à sa vaisselle, dans la cuisine.

Moi aussi, je voudrais qu’on m’attrape comme un rhume. Mais un vrai, un costaud, de ceux qui te couchent trois jours.

Il fait une chaleur de four. J’ai ouvert mon manteau sans y penser, mes clavicules sortent du pull. Ignace regarde le poêle, ou peut-être moi. Je referme tout jusqu’au menton. Je transpire.

Il déplie sa carte sur la table pour me montrer le col. Puis il dit, sans me regarder :

« Je n’ai jamais quitté ma vallée plus de trois jours. La ville me fait peur. »

Alors je lui dis ce que je ne dis à personne. Mon bureau. Mes machines. Ma honte de ne pas être devenue ce qu’était mon père. Je la lui pose là, sur la table, toute nue, et c’est plus déshabillé que si j’enlevais mon pull.

Mon pouce est sur la carte. Pile sur le village. Son crayon à lui est posé juste à côté. J’aurais voulu y passer demain, voir la maison avant qu’on la vende ; après l’église, je n’ai pas eu le courage. Dix kilomètres de détour. Je ne le demanderai pas.

Je pose ma main sur son bras. « Merci, pour les chaînes. »

La montre de mon père a glissé sur mon poignet, elle est trop grande, elle glisse toujours. Ignace la remonte du doigt. Et son doigt reste. Sur ma peau. Sur les veines bleues. Il remet peut-être seulement la montre en place.

Mon téléphone sonne. Mon mari. « Reste au chaud, je t’attends demain. » Un homme bon. Deux fils, une vie. Dans la cuisine, la patronne connaît toute ma famille. Je retire ma main.

Ignace se lève. « Je ne veux rien ajouter à une journée pareille. Et quelqu’un vous attend. » Puis : « Bonne nuit, madame. » Poli. Un inconnu de covoiturage. Il monte à sa chambre.

Comme pour la veine du cou, je me dis que je l’encombre. Que j’ai tout inventé.

Dans ma chambre, je ne dors pas. Je revois ses yeux sur mes mains, dans la neige, la façon dont il les regardait, comme personne depuis des années. Une heure du matin. Mes épaules sont déjà parties vers la porte, mes pieds sont encore en chaussettes au milieu de la chambre. Je me rhabille. Le manteau sur le dos, pieds nus, mes souliers dans une main. Le plancher craque à chaque pas, il m’annonce à toute la maison, et la montre a glissé jusqu’au dos de ma main.

J’ouvre ma porte.

Ignace est là, derrière, la main levée pour frapper. Sa carte dans l’autre. Au crayon, il a tracé la route du village. Il a vu mon pouce, tout à l’heure. Il a demandé à la patronne de nous réveiller à cinq heures et demie. « Je n’arrivais pas à dormir », il dit.

Il voit mon manteau. Mes souliers. Mes pieds nus.

« Tes poignets. Fins, avec la montre de ton père trop grande dessus. Je n’ai regardé que ça depuis les chaînes. Donne-les-moi. »

Je les lui tends. Tout de suite.

Il les prend dans ses mains et il les embrasse, l’intérieur, là où ça bat. Moi je mets ma bouche dans son cou, et son pouls cogne dessous, franc, comme un poing contre une porte. Mes cils battent contre sa joue.

Après, je ne fais plus de phrases. Le manteau tombe. Il a les mains rêches et il ne se presse pas, il me déshabille comme on défait un nœud gelé, patiemment, et j’ai envie de hurler qu’il se dépêche. Ma peau de cinquante-huit ans, il la touche comme si elle était neuve. Quand il entre en moi, je mords son épaule pour que la maison n’entende pas, et je n’ai plus honte de rien. Rien. Ni du lit qui grince, ni de ma voix, ni de mon ventre qui le réclame encore, plus tard, dans le noir, quand il me parle tout bas contre la nuque.

À six heures, derrière le chasse-neige, Ignace me tend les clés. Sans un mot.

C’est moi qui descends le col. Les deux mains sur le volant, en douceur, sans jamais freiner sec, comme mon père me l’a appris. Ignace regarde la route, et il me regarde, moi.

On passe devant la maison. Les volets fermés. Je ralentis. Ça suffit.

Dans la matinée, je rentre chez moi, à Toulouse.

Depuis, chaque hiver, à la première neige, je monte au col. Je m’agenouille. Je pose mes chaînes moi-même, un cran de trop, deux fois le pouce.

Et je pense à lui. Sans regret. Tu entends ? Sans regret.

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