Je déteste vouloir qu'il me désire, cet homme dont je viens fermer le foyer.
Je suis venue fermer son foyer : pas d’infirmier la nuit, des médicaments qui manquent aux registres. Lui a décidé de m’en empêcher, devant tout le monde. Je te pose le décor : vendredi, dix heures du soir, le réfectoire du foyer d’hébergement d’urgence du port de Nice, des tables en formica, une trentaine d’hébergés devant leur yaourt, et moi au milieu. Une femme de cinquante-sept ans, médecin inspectrice à l’agence de santé, mariée, arrivée sans prévenir avec ma serviette et mon arrêté. Lui, c’est Victor. La soixantaine, ancien détenu, c’est lui qui tient la maison. Quand il parle, les hébergés se taisent, et tout le port a peur de lui. Moi, non. Il défend ses gars : sans foyer, ils dorment dehors. Et il me connaît. Dix ans plus tôt, j’ai déjà fermé son premier foyer, à l’Ariane, pour la même raison, et ce soir, c’est encore moi que l’agence envoie. Alors il se plante devant moi et dit, pour toute la salle : « Travaillez-y une nuit avec moi, jusqu’à l’aube. Les inspecteurs regardent les registres, jamais les gens. Après, vous écrirez ce que vous voudrez. » Je remonte mes lunettes sur ma tête. Il essuie ses paumes sur son jean. « Vous allez dire non. Vous remontez vos lunettes juste avant de dire non. Déjà, à l’Ariane. » Alors je dis oui. Pour qu’il ait tort. Et je vais te dire un truc, à toi, pendant que je le regarde droit dans les yeux : je rêve de le voir à genoux devant moi.
Il faut que tu saches deux, trois choses. Je porte des cols roulés, été comme hiver, parce que ma gorge a vieilli avant le reste. Mon mari dort à Cimiez. Trente ans, deux filles, il me fait encore rire, et ce soir il m’a laissé un mot sur la table : « Soupe au frigo. » Le désir, à mon âge, je croyais que c’était rangé avec les vieux maillots de bain. Et j’ai un secret : je tourne de l’œil devant le sang. Médecin, et je tombe. C’est pour ça que j’inspecte. Personne ne le sait.
Première manche : la paperasse, dans son bureau. Je m’assois, il reste debout derrière moi. Trop près. Je sens son souffle sur ma nuque, chaud, régulier, et mes ongles grattent la tranche du registre, vite, de plus en plus vite. La lampe fait de nos deux ombres une seule sur le mur. Je trouve les trois registres qu’il croyait en ordre et qui ne le sont pas. Et là, il recule d’un coup. Mes ongles s’arrêtent net, plantés dans le carton, et l’ombre se coupe en deux. J’ai gagné. Alors pourquoi j’ai froid dans le dos ?
« Vous cherchez toujours ce qui manque, il dit. Jamais ce qui est là. »
La cuisinière de nuit nous apporte deux cafés. Elle repose la cafetière sans un bruit, s’essuie les mains sur son tablier, les yeux sur le jean de Victor, et me glisse à mi-voix : « Depuis que vous êtes entrée, il s’essuie les paumes comme ça. » Je réponds tout haut, pour qu’il entende : « Il transpire de rage, parce que je vais fermer son foyer. »
Victor ne répond rien.
À deux heures, je passe devant le lit douze. Le vieux muet ne dort pas, il gémit. Je m’agenouille sur le carrelage, mes lunettes toujours sur la tête, je lui prends le pouce et je chuchote des bêtises, n’importe quoi, la mer, le marché aux fleurs, jusqu’à ce que sa respiration s’allonge. Dans l’encadrement de la porte, une silhouette ne bouge plus.
Deuxième manche, trois heures, l’infirmerie. Un garçon s’est ouvert la main sur une vitre. Le SAMU annonce une heure d’attente, et pas d’infirmier, évidemment. Je m’agenouille. Le sang. La pièce tourne, le carrelage monte vers moi, je vacille.
Victor l’a vu. Bien sûr qu’il l’a vu.
Il se penche, et me glisse, pour moi seule : « Vous inspectez parce que vous avez peur du sang, docteur. »
Salaud. Je recouds quand même. Mon front se mouille et se penche jusqu’à frôler la main ouverte, et je compte mes points à mi-voix, un, deux, trois, comme je compte les cachets manquants. Les hébergés tiennent la lampe. La cuisinière fait bouillir l’eau. Et Victor tient l’autre main du garçon, comme un père, et lui essuie les yeux du pouce. Personne ne panique. Rien ne manque. Son foyer a tenu sans infirmier : c’est lui qui gagne. Et moi, je le regarde autrement, et ça m’énerve encore plus.
À quatre heures, je vais me laver les mains au lavabo du bureau. Au mur, derrière la porte, là où on ne le voit qu’en la fermant, il y a mon rapport, encadré. Celui de l’Ariane. Il a souligné au crayon la seule phrase que j’avais écrite à la main, et que j’avais oubliée : « Le directeur connaît chaque hébergé par son prénom. »
Dix ans. Il l’a gardé dix ans.
Je me savonne les mains deux fois, puis une troisième, en relisant ma phrase. Le verre du cadre me renvoie mon reflet, la main sur mon col. J’ai chaud jusqu’à la gorge, cette gorge que je planque depuis des années. Je baisse le col roulé. Pour une fois, tant pis.
Victor entre. Je remonte mon col, vite : à mon âge, mariée, ce n’est plus pour moi.
« Le vieux du lit douze ne dort jamais. Cette nuit, il dort. »
Et il se tait. Comme si un mot de plus allait tout casser.
À six heures, devant lui, je signe : le foyer reste ouvert, avec un infirmier de nuit que l’agence paiera. J’appuie si fort que la feuille d’en dessous garde la trace. Il ne dit pas merci. Il prend sa veste et sort sans un mot. Le portemanteau se balance encore, vide. C’est ça : il voulait ma signature, rien d’autre. Au plafond, un pas lent monte, puis s’arrête juste au-dessus de moi. La cuisinière lève le doigt vers le plafond : « Il fume sur le toit. »
Je monte. Le jour se lève sur le port, rose sale, les mâts qui cliquettent. Je suis furieuse. Et une fois, rien qu’une fois, je veux que cet homme qui me juge me désire.
« Même pas merci ? »
Il se retourne.
« Tu as peur du sang, et tu l’as recousu quand même. À genoux. Sans lâcher. »
Et il m’embrasse.
Je lui attrape la mâchoire et je lui rends son baiser, aussi fort, plus fort. Ses favoris gris me piquent les paumes, sa nuque est rasée, douce comme une peau de pêche à rebrousse-poil. Ses mains à lui sont brûlantes, à plat sur mon dos, et elles ne bougent plus. Elles attendent. Et mes reins se creusent sous ses paumes, tout seuls, plus fort que moi. Tu vois, enfin ses mains moites sont sur moi, et plus sur son jean.
La chambre de garde. Il ferme à clé. En bas, le foyer se réveille, les chaises raclent, quelqu’un rit dans la douche. Et nous, on prend tout le matin. Lentement. Il me déshabille comme on lit un registre, ligne par ligne, sans rien sauter. Je n’ai pas fait l’amour comme ça depuis… je ne sais même plus. Je jouis la bouche contre son épaule pour ne pas crier, parce qu’il y a des gens derrière le mur, parce que j’ai cinquante-sept ans, parce que je m’en fous.
Vers midi, je suis assise au bord du lit. Victor est à genoux devant moi.
Voilà. Je l’ai, mon homme à genoux.
Il pose sa bouche dans le creux de ma gorge, là où bat le pouls, et il y reste. Longtemps. Il ne dit rien. Moi non plus.
Puis il me tend mon manteau.
Je rentre à Cimiez. La soupe est toujours au frigo.
Le lendemain matin, je reviens avec l’infirmier de nuit. Dans le bureau, à côté de l’ancien rapport, Victor a encadré le nouveau.
Sur la table, deux cafés m’attendent. Déjà servis.