Il reste quelques heures de panne pour que le nouveau voisin me voie en femme.
Écoute. Je suis une femme de cinquante-neuf ans, architecte, à Angers, dans un vieil immeuble où je connais tout le monde, sauf Thierry, le nouveau du quatrième, à qui je n’ai jamais prêté attention. Ce samedi de février, plus de courant. EDF promet de le rendre à vingt heures. D’ici là, le hasard nous tient ensemble, lui et moi, dans la même cage d’escalier.
Huit heures, il fait encore nuit. Je descends à tâtons et je tombe sur lui, sur le palier. Un plombier à la retraite, la soixantaine, arrivé il y a dix jours. Il est trop grand pour l’immeuble, voilà ce que je pense. Et surtout : mon café ne se fera pas. Je continue jusqu’au deuxième, j’apporte mes bougies aux enfants de l’immeuble, ceux du deuxième, qui ont peur du noir.
Parce que c’est moi, ça. Je n’ai pas eu d’enfants. J’ai choisi les bâtiments. Alors je monte voir la vieille dame du sixième, je garde les clés de tout le monde, j’arrose les plantes de tout le monde l’été. Pour eux, je suis l’architecte, ou la mère de remplacement. Jamais une femme. À cinquante-neuf ans, j’en ai honte. Et puis il y a autre chose que personne ne sait : j’ai lâché le dessin à la main il y a trente ans, pour l’ordinateur, et je dessine encore. En cachette. Sur des serviettes en papier, que je jette.
Neuf heures. La vieille dame crie dans la cage d’escalier. Sa machine à oxygène ne marche plus sans courant, et sa bouteille de secours est presque vide. Thierry appelle la pharmacie de garde. Le pharmacien en apporte une neuve, mais il la laisse dans le hall : il a mal au dos, et l’ascenseur est mort.
Alors on la monte à deux, à la main. Six étages. Lui d’un côté, moi de l’autre.
La minuterie ne s’allume pas. Dans le noir, la bouteille cogne contre la rampe, et nos deux souffles finissent par battre ensemble. À chaque marche, une mèche sort de ma pince et se colle à ma joue. Je souffle dessus plutôt que de lâcher, et elle retombe de son côté à lui. Au quatrième, une marche est cassée, mon pied part, son épaule me rattrape. On ne tombe pas. Presque.
Au cinquième, je commande comme sur un chantier. « À gauche. Plus haut. Stop. » Son front se mouille, se plisse. Je lui dis, tout haut : « C’est l’architecte qui vous impressionne. Pas moi. »
Il ne répond pas. Il porte.
Et mon corps, lui, ne commande plus rien. Mon corps veut que ce grand type arrête de porter la bouteille et me porte, moi, contre le mur de cet escalier pourri.
Chez la vieille dame, on branche ensemble : ses mains à lui sur le détendeur, les miennes sur le tuyau. Dans son fauteuil, elle respire mieux. Elle ne regarde pas l’aiguille du manomètre. Elle regarde nos quatre mains, et elle sourit sous son masque. Moi, j’ai envie que ses doigts quittent ce détendeur et viennent serrer autre chose que du laiton, et vite.
Elle retire son masque, la vieille, et elle me dit :
« Vous donnez tout, ma petite, et vous ne prenez jamais rien. C’est fatigant pour les autres, vous savez. »
Mes sourcils montent d’un coup, avant que je sache si je suis vexée, et ils restent là-haut, comme une main prise dans le sac.
Elle se tourne vers lui :
« Avant, elle dessinait à la main. Des façades. C’était beau. Elle a tout arrêté il y a trente ans, pour son ordinateur. »
Thierry rit. Ses paupières lourdes se plissent, ses pommettes hautes remontent. Et moi je découvre son visage, là, d’un coup, comme on découvre une pièce en ouvrant les volets.
L’après-midi, on reste. Elle dort, on surveille la bouteille. Plus que quatre heures. La lumière grise de février tombe sur ma main, déjà posée sur la poignée de la porte, prête à repartir rendre service ailleurs. Je la retire. Je m’assois.
Je prends une serviette et je dessine la vieille dame endormie. C’est réussi. Alors je la froisse avec le soin de quelqu’un qui fait disparaître une preuve, je vise la corbeille et je la rate. Par la fenêtre, la lumière continue d’éclairer la dormeuse exactement comme sur le dessin, comme si elle posait encore.
Quand je me penche pour remonter sa couverture, je sens son regard à lui sur mes reins, sous mon pull. Longtemps. Ou bien il regarde la bouteille, juste à côté de moi. Je ne sais pas. Je ne me redresse pas tout de suite. Tu comprends ? Je ne me redresse pas.
Il parle, à voix basse. Il a pris sa retraite tôt parce qu’il n’aimait plus que réparer, jamais construire. Devant une architecte, ça lui fait honte.
Je parle aussi. J’ai honte de n’avoir pas eu d’enfants, et de faire la mère de tout le monde.
Je lui tends la moitié de mon dernier carré de chocolat. Il me remet sur les épaules le plaid qui a glissé, et ses mains restent sur moi. Elles pèsent. Elles chauffent.
Il rit : « Un plombier et une architecte, ça se croise dans les caves, pas ailleurs. »
J’ai peur d’un non. Peur de le croiser tous les jours dans l’escalier avec ce non entre nous. Je me tais.
Vingt heures. Toutes les lampes s’allument d’un coup, le frigo de la vieille dame repart en ronronnant comme si de rien n’était. Sur le palier du sixième, on se dit au revoir comme deux voisins. J’ai la culotte en feu et je lui serre la main comme au syndic. C’est grotesque. Chacun descend chez soi.
Chez moi, je me dis que j’ai tout inventé. La faim, la fatigue, le noir.
Dix heures du soir. Sur mon paillasson, il y a ma serviette. Défroissée, posée à plat sous un verre. Le verre a laissé un rond de buée à côté du visage endormi.
Je ne veux plus être la mère de tout l’immeuble. Je veux, une fois, qu’un homme me désire comme une femme.
Je descends. Pieds nus. Les marches sont froides et je m’en fiche.
Sur le palier du quatrième, près de la marche cassée, il est là. Il montait chez moi, deux verres et une bouteille à la main.
Je dis : « Je ne veux pas être votre voisine. »
Il dit : « Attention à la marche, elle est cassée. »
Puis : « Tu as arrêté de dessiner il y a trente ans, et tu dessines encore, en cachette, sur les serviettes. Tu as dessiné la dame du sixième qui dormait. »
Il m’a dit tu.
Je l’embrasse. Là, près de la marche cassée. Son front est brûlant contre le mien. Mes narines s’ouvrent sur son odeur de savon et de cave, et je ne les referme plus. Les verres tintent dans son dos, il ne les lâche pas, alors c’est moi qui le tiens, par la ceinture, par la nuque, partout.
On remonte. Sa main se pose au creux de ma cambrure et y reste. À chaque marche, elle descend un peu. Sur mon palier, il me souhaite bonne nuit, et il redescend.
Le dimanche matin, ça sonne. Les enfants du deuxième, avec leurs dessins de moi, la dame aux bougies, pour dire merci.
Thierry remonte l’escalier derrière eux, deux cafés à la main. Il se penche sur les feuilles, longtemps, avec ses paupières lourdes.
Il dit : « Tu leur dessineras quelque chose, toi aussi ? »