Mon voisin croit que je veux son transat ; je le veux, lui, il part dimanche.
Tout le camping du Cap-Ferret sait que Sacha et moi, on se fait la guerre depuis juin pour un transat. Un transat rayé, le seul, sous le seul pin de la terrasse qu’on partage, au fond, entre nos deux bungalows de saisonniers. Je suis une femme de vingt-deux ans, commis de cuisine chez un traiteur, et mon bungalow est un four. Entre le service de midi et celui du soir, il faut que je dorme à l’ombre, sinon je crève. Lui, c’est Sacha, vingt-cinq ans, le barman du même traiteur, mon voisin de tôle. Il dit que c’est le transat de sa grand-mère, qu’il l’a ramené de Bordeaux dans sa voiture. Il ne bosse que le soir, tu comprends ? Et presque tous les jours, à trois heures, quand je rentre de cuisine, il est déjà dessus. Les jours où j’arrive la première, je dors dessus, point. Je lui ai dit : « Il n’y a qu’un homme au monde qui se lève de sa sieste pour voler un transat à une fille qui sort de sept heures de cuisine. » Avec lui, je crie, je triche, je suis la pire de moi-même. Et il revient le lendemain.
Ce que personne ne sait, c’est que je ne sais pas nager. Au camping, je dis que je déteste l’eau, le sable, le sel. Le transat regarde la baie. À trois heures, les deux retraités de la caravane d’en face entrent dans l’eau main dans la main, jusqu’à la taille, et moi je les regarde entre mes paupières en faisant semblant de dormir. L’été dernier, à Arcachon, j’avais un saisonnier que je croyais à moi. En septembre, il est parti sans un mot. Avoir mal comme ça, plus jamais.
Vendredi soir, la patronne nous appelle tous les deux. Une noce, tout le week-end, dans une villa du Cap, et ça commence ce soir par le vin d’honneur. Le bar à huîtres, ce sera nous deux, vendredi, samedi, dimanche. « Et vous souriez. Les mariés veulent des gens heureux. » Sacha finit sa saison dimanche soir. Après la noce, il rentre à Bordeaux.
Bon. Très bien.
Alors on sourit aux invités et on se bat tout bas. Il dit qu’un barman ouvre les huîtres plus vite qu’une commis. Je parie le transat de samedi. La lame, la charnière, on tourne, crac. Je ne pense qu’à gagner, je te jure, et pourtant mes reins se creusent un peu plus à chaque coquille, comme si mon dos cherchait quelque chose à côté. Les invités se servent chez moi. Sous nos coudes, la glace fond plus vite qu’ailleurs, juste là où nos épaules se touchent. Je souris. Pour une fois, les mariés en ont pour leur argent : c’est le seul vrai sourire de la soirée, le mien, pendant que je l’écrase. Six douzaines contre quatre. Les sourcils de Sacha se rejoignent. Il dit : « Tu comptes avec les lèvres. Tu fais pareil quand tu dors sur mon transat. »
Personne ne m’avait jamais dit que je comptais en dormant. Personne ne m’avait jamais regardée dormir assez longtemps pour le savoir.
Samedi, trois heures, le transat est à moi. Sacha est couché par terre juste à côté, sur les aiguilles de pin, la tête à hauteur de ma hanche. « Le pari disait le transat. Pas le pin. » Je suis sur la pièce montée depuis l’aube, j’ai de la pâte d’amande jusque sous les ongles. Je m’endors quand même. Ma main glisse du transat et reste là, suspendue, à un doigt de ses cheveux.
Quand j’ouvre les yeux, il est à genoux tout près. Il regarde mes cils. Ils sont pleins de sucre glace. Il approche sa bouche et il souffle, tout doucement. Le sucre s’envole. Sa bouche, elle, reste là, à deux doigts de mes paupières. Sous sa chemise ouverte, son torse monte et descend vite. Trente-six degrés, d’accord. Mon ventre se creuse et ne se relâche plus. Qu’elle descende, sa bouche. Du sucre, j’en ai partout, dans le cou, entre les seins, il n’a qu’à tout prendre avec la langue, je suis le gâteau.
Je lève la main vers l’anneau d’argent à son oreille gauche. J’ai envie de le toucher.
Et je pense à septembre. Au saisonnier d’Arcachon, parti sans un mot.
Je me lève. « T’as rien de mieux à faire que regarder les gens dormir ? » Il montre le vieux couple dans l’eau : « Tu vas jamais à l’eau. T’as peur pour ta toque ? » Mes pieds partent vers le bungalow. Mes hanches, non, elles restent tournées vers lui. Il dit : « Fais gaffe. Si on fait la paix, tu viendras plus m’engueuler. » Je lui laisse le transat. Dans mon dos, il crie : « Demain, au brunch, revanche aux huîtres. Le transat pour toujours. »
La nuit de samedi, bien après minuit, je sors fumer derrière la villa. Sacha est là, seul, assis sur une caisse, il ouvre des huîtres à la lumière de son téléphone. Sa main gauche est en sang. Il continue. Il ne me voit pas. Je rentre sans rien dire. Il s’entraîne. Il a pris sa défaite au sérieux. Un type qui saigne sans un bruit, en pleine nuit, pour une chaise longue. C’est débile. Alors pourquoi j’ai les jambes en coton ? Et ça m’énerve. Mais ça m’énerve…
Dimanche matin, il ne me regarde plus. Plus une pique. Rien. Au brunch, la revanche a lieu devant tous les invités. Il va vite. Plus vite que moi. À la dernière douzaine, une huître lui glisse des doigts et tombe. Il perd d’une seule. Il dit : « Il est à toi. » Et il va charger sa voiture.
Trois heures. Je suis seule sur le transat. Je ne sais même pas de quel côté m’allonger. La porte de son bungalow est ouverte, il n’y a plus rien dedans, et je la regarde, je la regarde encore, comme on vérifie le feu sous une casserole qu’on sait éteinte. J’ai gagné. Ça ne vaut rien.
Et puis je comprends. Toute la nuit, la main en sang, pour gagner. Et au dernier moment, il a choisi de perdre : la dernière huître, il l’a lâchée exprès. Le transat, il s’en fout. Il s’en est toujours foutu. Il était là à trois heures tous les jours pour que je vienne l’engueuler. Et ce soir, il part.
Je cours. En veste de cuisine, je cours jusqu’au parking. Sacha ferme son coffre. Je dis : « T’as perdu exprès. » Il commence, comme une pique : « Depuis juin, je te vois jamais aller à l’eau. Tu sais pas nager, et tu viens dormir tous les jours en face. Personne au Cap a ce courage, alors ton transat, je pouvais pas te le… »
Je l’embrasse. Mal. Mon front cogne le sien d’abord, de travers, sans viser. Il ne dit rien. Il me prend par les hanches et me plaque contre sa voiture brûlante, et il m’embrasse aussi fort que moi. Son torse se gonfle contre ma poitrine, par à-coups, je le sens à travers la veste, à travers tout. Il pose sa bouche sur mes paupières, là où il y avait le sucre. Un son sort de ma gorge, un son que je ne connais pas. Je dois avaler deux fois.
Je dis : « Ta voiture est brûlante. »
Sacha ne part pas. On redescend au camping. Le vieux couple est encore dans la baie. Sacha me prend la main et m’emmène dans l’eau. Un pas. Un autre. Le sel sur mes cuisses, sur mon ventre. Jusqu’à la taille. Comme eux.
Bien des étés après, à trois heures, je sors de l’eau. Sacha est couché sur le transat rayé, sous le pin de notre jardin.
Je dis : « Bouge. »
Il dit : « Jamais. »