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# Si seulement mon amour de vingt ans m'embrassait, mais lundi il part pour Montréal.
- URL: https://www.flashromance.com/si-seulement-mon-amour-de-vingt-ans-membrassait-mais-lundi-il-part-pour-montreal/
- Published: 2026-10-19T14:15:53.000Z
- Updated: 2026-10-19T14:15:58.000Z
- Description: Si seulement mon amour de vingt ans m'embrassait, mais lundi il part pour Montréal.
- Author: Alain Villenave
- Tags: #fr, Mariée, Seconde chance, 30-50 ans, #min-6, #lot-1

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Je suis une femme de trente-neuf ans, ingénieure dans une agence de Lyon qui donne de l’argent à la recherche, j’ai un mari, deux enfants, et ce vendredi soir j’entre dans le hangar d’un labo de robots sous-marins, sur le port de Marseille. Je n’ai encore vu personne. Mais derrière une coque jaune, il y a un petit cliquetis de métal, et mon lobe d’oreille rougit, chauffe, se tourne tout seul vers le bruit. Quelqu’un fait tourner un tournevis entre ses doigts. Ce geste, je le reconnais avant l’homme. C’est Xavier. Quarante ans. Il dirige ce labo. On s’est aimés de dix-huit à vingt ans, et c’est fini depuis dix-neuf. L’agence m’envoie évaluer son robot tout le week-end, avec un essai en mer samedi, et de mon avis dépend l’argent de son labo. Je savais que c’était le sien. Je n’ai rien dit à l’agence. Rien. Et lundi matin, il part pour Montréal.

À vingt ans, pour sa famille, des chirurgiens d’Aix, j’étais « la petite des quartiers nord ». C’est son père qui disait ça, et le mot m’est resté collé comme du goudron. Un dimanche, à table chez eux, quand il m’a appelée comme ça, je lui ai répondu en face. Alors on se cachait. On ne s’embrassait que la nuit. Le père a envoyé Xavier finir ses études à Paris. Xavier m’a demandé une fois de venir avec lui. Une seule. J’ai dit non, par orgueil, et il est parti sans venir me dire au revoir. Plus un mot depuis. Lui trop jeune pour dire non à son père, moi trop fière pour rappeler.

Là, il vient vers moi. Je le regarde marcher : les épaules rouges de soleil, les lèvres gercées par le sel. Mon corps se souvient de cette démarche avant moi, ce traître, alors je serre mon dossier contre ma poitrine comme un gilet pare-balles. Pour un robot. Xavier me serre la main.

À la réunion, le néon grésille. Je parle pointu. Je parle Lyon, avec mes « o » bien fermés, sans cet accent du port que je lime depuis dix-neuf ans. Un technicien lève un sourcil. Le tournevis de Xavier s’arrête net, pointe vers le sol. Il baisse les yeux dessus. Il sait pourquoi je l’ai perdu, mon accent. Après, chacun part de son côté, sans un mot.

À l’hôtel, mon mari m’envoie la vidéo des petits qui font une pizza. De la farine partout. « On t’attend lundi. »

Samedi, le bateau. Le mal de mer me prend dès le port. Je ne dis rien. Je travaille sur mes écrans, et mes orteils se crispent dans mes chaussures de bateau, agrippés au pont comme des pattes de mouette, pendant que tout le reste fait semblant d’aller bien.

Le capitaine, un vieux Marseillais, a vu Xavier me regarder toute la matinée. À la barre, il me raconte en riant que sa femme, en quatre-vingt-deux, a eu le béguin pour le boulanger. « Il s’est rien passé. Ou presque. Et depuis, c’est moi qu’elle regarde mieux. » Il montre Xavier du menton : « Celui-là, il vous regarde comme moi je regardais le pain. »

Une fois, je vomis par-dessus le bastingage. Une mouette suit le sillage, très intéressée par ce que j’ai laissé à la mer. L’écran, lui, affiche toujours la même courbe, imperturbable. Quand je me retourne, Xavier est penché vers moi, le creux des reins creusé et raide sous son tee-shirt, comme quelqu’un qui se retient d’approcher. Moi, j’y lis la gentillesse qu’on a pour les malades. Je m’essuie la bouche et je retourne à mes écrans.

Plus tard, je serre la mâchoire contre la nausée. Ma mâchoire carrée de trente-neuf ans. Xavier la regarde longtemps. Le vent me rabat les cheveux sur la figure, et il me remet une mèche derrière l’oreille, le pouce le long de la mâchoire. Comme à vingt ans, devant les autres, quand ça voulait dire : je te regarde. Et son pouce reste là.

Je te jure, à cet instant, j’ai envie qu’il descende, ce pouce. Qu’il m’ouvre la bouche. Qu’il trouve tout seul où je suis mouillée de lui depuis la veille.

Le vent tombe d’un coup. Le capitaine tourne la barre en sifflotant, le regard très loin.

Le soir, l’équipe dîne sur le quai du Vallon des Auffes, au milieu des barques, devant mon hôtel. Poissons, oursins. Xavier en pousse un vers moi : « Chiche ? » Notre jeu de vingt ans, des défis idiots où personne ne reculait. Je l’avale cru, en le regardant. Ma langue va chercher l’iode au fond du palais, gourmande, avant même que j’aie décidé si j’aime ça, et mon corps sait très bien qu’on ne parle pas d’oursin. Je ris comme je n’ai pas ri depuis des années.

Tard, on reste seuls. Ma main avance vers la sienne. Mon téléphone vibre. Mon mari : « Les petits dorment, je pense à toi. » Un homme qui ne m’a rien fait. Je reprends ma main. En partant, j’entends Xavier, tout bas : « La dernière fois que je t’ai demandé quelque chose, tu m’as dit non. »

Dimanche, au hangar, je rends mon avis : le robot est bon, vraiment, l’argent viendra. L’équipe applaudit. Xavier me serre la main : « Bonne route. » Voilà.

J’attends mon taxi pour la gare, seule, sur le quai, devant l’hôtel. C’est son équipe qui l’a réservé, cet hôtel : il sait où me trouver. Demain, il sera à Montréal.

Et il arrive en courant, le tournevis encore à la main. Le jour de Paris, il n’est pas venu. Aujourd’hui, il vient.

« Je te demande pas de venir. Je veux t’embrasser une fois en plein jour, devant tout le monde. Ce qu’on a jamais pu faire. La petite des quartiers nord, c’était la seule de nous tous qui disait non à mon père en face. »

Alors je me fâche. Je me fâche qu’il ait mis dix-neuf ans à venir sur un quai, et ça sort avec tout mon accent, celui qui roule, celui du port :

« Dix-neuf ans, Xavier ! »

Et puis :

« Chiche. »

C’est moi qui l’embrasse.

Il me remet une mèche derrière l’oreille, le pouce le long de la mâchoire, et je sais ce que ça veut dire : je te regarde. Et on s’embrasse en plein jour, devant les pêcheurs. Mes mains trouvent le creux de ses reins, il se cambre, il frissonne sous mes paumes. Sa main descend ma colonne, vertèbre par vertèbre, et je me cambre vers lui, une femme de trente-neuf ans qui sait exactement ce qu’elle veut. Sur les barques, les pêcheurs lèvent la tête sans savoir pourquoi. Les barques cognent contre le quai comme on applaudit.

« T’as du sel sur les lèvres », je lui dis.

Le taxi klaxonne. Xavier sort de sa poche un sachet de gingembre confit, celui des marins contre le mal de mer. Acheté samedi soir, jamais donné. Il me le met dans la main.

Je rentre à Lyon le soir même.

Et depuis, je garde mon accent. Même en réunion.

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