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# Je rêve d'embrasser la cheffe d'orchestre que j'interviewe ; mon journal me l'interdit.
- URL: https://www.flashromance.com/je-reve-dembrasser-la-cheffe-dorchestre-que-jinterviewe-mon-journal-me-linterdit/
- Published: 2026-10-19T14:16:07.000Z
- Updated: 2026-10-19T14:16:14.000Z
- Description: Je rêve d'embrasser la cheffe d'orchestre que j'interviewe ; mon journal me l'interdit.
- Author: Alain Villenave
- Tags: #fr, Entre femmes, La mission, 20-30 ans, #min-7, #lot-1

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Je suis une femme de vingt-neuf ans, journaliste au quotidien régional, et ce lundi soir je suis dans la fosse vide de l’Opéra de Strasbourg, le front contre celui d’Esther. On ne bouge plus. Esther, c’est la cheffe d’orchestre dont j’écris le portrait toute la semaine, jusqu’à sa première, samedi. Le portrait sort dimanche, en grande page. Ma première grande page. On se veut. On se l’est dit hier, dimanche, sur le parvis, après la répétition. Et ce matin, mon rédacteur en chef m’a resservi sa règle, celle de chaque immersion : « On n’écrit pas sur quelqu’un qu’on aime. Si c’est le cas, tu me le dis, et le papier saute. »

Le gardien allume. La lumière tombe d’abord sur deux pupitres vides, l’un contre l’autre, puis sur huit cents fauteuils rouges qui n’ont eu que nous deux comme public. Il garde la main sur l’interrupteur et il regarde ses clés, le pauvre. On s’écarte d’un pas. Moi j’ai reculé, oui, mais ma lèvre du bas n’a pas suivi : elle reste là, entrouverte, encore tournée vers sa bouche, comme si personne ne l’avait prévenue. Je remonte par l’escalier de la salle. Esther reste au pupitre.

Il faut que je te dise. Je suis la fille d’un ouvrier de l’acier, à Hayange. Je n’avais jamais mis les pieds dans un opéra avant vingt-cinq ans. Au journal, ils me croient née entre deux rayonnages, et je les laisse croire. À vingt-deux ans, j’ai quitté un journal national à Paris pour revenir écrire sur les gens de l’Est, et tout le monde m’a dit que c’était idiot. Je porte des jupes longues parce que j’ai des cuisses de fille qui a porté des cagettes. Et Esther, toute l’Europe se l’arrache. Alors tu comprends : trop bien pour moi. Elle, elle n’a avoué qu’une seule peur, dimanche : douze ans de plus que moi, et les gens diront qu’elle a séduit la petite journaliste pour avoir un bon papier.

Mardi, je suis au premier rang avec mon carnet. Esther lève un doigt, un seul, et quatre-vingts musiciens se taisent d’un coup. Je n’ai jamais vu personne tenir autant de monde avec si peu. J’écris « geste d’autorité, index », je souligne deux fois, je note l’heure, très sérieuse, une vraie greffière, et pendant ce temps mon écriture penche, penche, elle tombe vers la droite comme moi. Parce que je pense : qu’Esther me fasse taire comme ça, d’un doigt, et qu’elle me fasse tout le reste aussi, d’un doigt. Mes genoux se desserrent tout seuls sous la jupe. Elle cherche mon regard, ses cils se baissent et battent, et sa fossette gauche se creuse, celle qui vient quand elle se retient de rire.

Mercredi, le rédacteur en chef m’appelle : « Ça avance ? Rien à me dire ? » Je dis que ça avance.

Jeudi, à la pause, elle me fait venir dans sa loge pour l’entretien. La porte ferme mal. Elle me regarde entrer, elle regarde mes cuisses sous le tissu, franchement, sans faire semblant de chercher autre chose, et moi, pour la première fois de ma vie, je ne tire pas sur ma jupe. Sur la table, le dictaphone tourne, son petit voyant rouge allumé, et il enregistre très consciencieusement un entretien où plus personne ne pose de question. Elle me tend sa baguette. « Tiens-la. Une fois. » Nos mains restent nouées dessus. C’est tout. C’est tout et je suis trempée.

Après la répétition, elle sort de son sac une partition et la fait déchiffrer à l’orchestre. Le chant des ouvriers de l’acier. Celui que mon père chantait le dimanche, celui que je lui ai fredonné sur le parvis, ivre de trac. Les musiciens se regardent. Les cuivres ratent l’entrée, ils jouent un peu faux, un peu fort, exactement comme des hommes qui sortent de l’usine. Moi, ça fait des années que je cache Hayange à toute la rédaction, et voilà quatre-vingts musiciens qui me le jouent à pleine salle. Mon stylo reste posé sur la page, une tache d’encre grossit, et c’est le seul papier que j’écris ce jour-là. Elle s’est souvenue de ma chanson. Tu peux me croire : c’est plus indécent que n’importe quelle main sous ma jupe.

Vendredi matin, le photographe du journal me montre son écran. Par la porte entrouverte de la loge, nos deux mains nouées sur la baguette. La mise au point est faite sur elles, et sur rien d’autre : la porte, le couloir, nos visages, tout est flou. Il a tout envoyé à la rédaction hier soir, il ne l’a vue qu’en triant ce matin. Il range ses objectifs sans me regarder. « Tu sais, je t’ai photographiée toute la semaine, et sur chaque photo, tu la regardes. Vingt ans de métier, ma grande : les lecteurs, ta déontologie, ils s’en tapent. Ce qu’ils voient, c’est ça. » Il tapote l’écran. « Elle, c’est la seule personne en chair et en os que tu aimes. Et tu vas la lâcher pour une règle ? »

À midi, le rédacteur en chef a la photo sur son écran. « Tu me dois une réponse. »

Je dis : c’est une photo de travail, rien de plus. Je rends mon papier. Et je me retire d’Esther, pour Esther, je me raconte : si on nous sait ensemble, le portrait passera pour un service rendu, et sa première avec. Le soir, à la générale, où elle m’avait demandé de venir, je ne viens pas. Mon téléphone est posé face contre la table de la cuisine, il vibre, et à chaque message il avance d’un centimètre vers moi. Je ne le retourne pas.

Samedi. La première. Je suis au balcon, pour le journal. Elle dirige, et je ne vois que son dos, ce dos que je n’ai jamais touché. Au bis, l’orchestre joue mon chant de l’acier. Et je pense à la phrase du photographe : la seule personne en chair et en os que j’aime.

Au foyer, il y a la fête, tout l’Opéra, toute la ville, le rédacteur en chef. Je vais droit sur lui, devant tout le monde. « Je retire mon papier. Je l’aime. Je ne vais pas lâcher la seule personne en chair et en os que j’aime pour une règle. » Il regarde longtemps sur son téléphone la maquette de la grande page de demain. Puis il le range dans sa poche et me fait oui de la tête. Il a compris : sans papier, personne ne pourra dire qu’Esther s’est acheté une page.

Je traverse le foyer. Les coupes de champagne s’écartent.

« Tu veux toujours de la fille de Hayange ? »

Elle répond tout de suite : « Oui. » Et puis : « Tu as quitté Paris pour revenir écrire sur l’Est, et tout le monde t’a dit que c’était idiot. Ton premier papier d’ici, je l’ai lu avant de dire oui à ton portrait. »

Elle m’embrasse, là, au milieu de tout le monde. Ses cils tremblent contre ma joue. Mes chevilles lâchent, je dois me tenir à la rampe de l’escalier.

Dimanche matin, dans l’appartement que l’Opéra lui prête, le journal qu’elle est descendue acheter est sur la table de nuit, ouvert à une autre page. Mon portrait n’y est pas. Sous le drap, sa main est posée à plat sur ma cuisse nue, ma cuisse trop forte, et elle ne bouge pas. Elle n’a pas besoin de bouger. Elle sait que je la sens.

wake

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